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Jeudi matin au CSM

 

Une réunion clinique aux faux airs de supervision

 

 

Moi, je n’aime pas le jeudi matin…

Moi, j’aime bien les jeudis matins.

Ce jour là c’est toujours un peu difficile de quitter la couette et d’affronter la réalité. Je n’y peux rien si ce jour là le café est moins bon que d’habitude , si les enfants trainent un peu trop à mon goût, si dès le moment où je grimpe dans ma voiture je me projette déjà dans le complexe problème de savoir si je vais trouver de la place, si je cherche un peu plus mes clefs ces matins là que les autres, si l’avenue est plus pénible à traverser, si les trois marches pour accéder à la porte du CSM en valent trente et si la porte en verre est lourde, lourde… Quelques fois sur le parking je rencontre ma collègue Nathaly, souriante, c’est vrai que ca aide.

Le jeudi matin, quand je peux être présent, c’est la récompense de ma semaine. C’est le moment qui la fait tenir debout. Le jeudi matin, je me sens bien dans ma peau d’infirmier. En accord avec moi-même. Ce n’est pas pour cela que je vais changer mes rituels de lever. C’est toujours aussi difficile de se mettre en route.  J’ai toujours le même besoin de traîner, de répondre à un dernier courrier sur Internet avant de partir pour le CSM. La différence c’est que le jeudi quand je suis en retard, je suis mécontent. J’ai la sensation de rater quelque chose. Quand une réunion, ailleurs, à l’extérieur, m’empêche d’être présent j’ai la sensation de commettre une transgression.

Mais pourquoi les jeudis matins ?

Mais pourquoi les jeudis matins ?

Le CSM, le jeudi c’est la ruche.

Les  collègues sont là ou arrivent tranquillement. Ces matins là, on est nombreux, ca discute, ça grouille dans le secrétariat, c’est vivant … Plutôt sympa, en fait mais voilà, moi…  Bon. Et puis au fur à mesure tout le monde grimpe à l’escalier, plus ou moins motivé et s’installe dans la salle de réunion. Quelques fois Bruno est déjà là, assis un peu de trois quart, un bras un peu en arrière sur le dossier du fauteuil, les jambes croisées, l’allure détendue. Toujours au fond de la pièce, quelques fois face à la fenêtre, quelques fois à contre jour, dans l’ensemble toujours souriant. Les premiers temps de ma participation à ce moment, j’aurais même dit goguenard… mais j’en suis revenue. Et donc pendant que lui est déjà assis ou bien s’installe, les membres de l’équipe rentrent eux aussi dans la pièce. Avec pour certains des rituels, des signes distinctifs, celle qui a toujours l’air endormie, celle qui se précipite sur la cafetière et n’en propose pas, celle qui toujours s’installe à contre jour et plutôt vers le centre de la table, ceux qui vont au fond, celles qui sont toujours ou souvent côte à côte, celui qui prend toujours du sucre et une petite cuillère pour touiller son café et puis qui une fois  le mélange terminé range soigneusement sa cuillère dans l’enveloppe vide du sucre ,celui qui a souvent faim et cherche ce qu’il pourrait bien manger dans la corbeille à biscuits, celui qui pose sa bouteille d’eau, devant lui. Celle qui toujours s’installe sur la chaise à roulettes et qui lorsque celle-ci est déjà occupée quand elle arrive semble alors complètement déstabilisée … Moi mon truc c’est mon agenda et mes clefs, un peu comme si sans cela j’étais moi aussi un peu perdue. Tout cela je l’observe l’air de rien Tout le monde  attend le moment où Bruno  souriant sollicitant l’un ou l’autre d’entre nous, va dire : « Alors, aujourd’hui, de qui on parle ? » Et là, tous ceux présents- chacun à sa façon- vont regarder le bout de leurs chaussures…

Nous sommes deux à présenter cette intervention mais chacun de nos collègues auraient pu se joindre à nous et parler à notre place. Nous connaissons tous par cœur ces débuts de réunion. Chacun peut reconnaître ses petits tics dans la description de Claire. Je touille mon café et range soigneusement ma cuillère dans l’enveloppe vide du sucre. Ce n’est pas parce que chacun a ses rituels qu’il faut considérer cette réunion comme une sorte de grand messe. Les églises sont actuellement plutôt désertées. La réunion du jeudi fait le plein à chaque fois. Il faut une raison impérieuse pour la rater. On s’y prépare parfois une semaine à l’avance. Pas comme pour un examen. On ne va pas relire un dossier. On n’y vient pas avec des notes. Chacun de nous sait que ce n’est pas ce savoir-là qui compte. C’est précisément pour cela que cette réunion est essentielle. On s’y prépare en ne s’y préparant pas, en étant encore plus attentif que d’habitude à ses ressentis.

Le jeudi matin, c’est une heure et demie de partage clinique sur une situation évoquée par les uns ou les autres et qui à un moment nous pause questions … ça pourrait vouloir dire par exemple qu’on ait réfléchit  antérieurement à une situation, à un patient dont on voudrait parler ensemble, par rapport à qui l’on aurait besoin du regard de l’équipe, de la distance et de la spécificité du regard de Bruno. Oui parce que ce que je n’ai pas dit c’est que Bruno, c’est un psychologue.

Et pas n’importe quel psychologue, un de la cause freudienne. Un psychanalyste. Un militant. Le genre que les institutions apprécient peu. Le genre dont on s’attendrait qu’il jargonne des lacâneries auxquelles nouzautres infirmiers, c’est bien connu, on ne comprend rien. Pour les mathèmes, la forclusion du nom-du-père, il faudra repasser. Ce n’est pas le genre de notre réunion clinique.   

Donc là silence ... Pierre ? On en déjà parlé il y a peu… Paul ? Oui mais quelques uns d’entre nous se sont dit quelques jours avant : « Tiens ce serait bien d’en parler en clinique avec Miani », et puis voilà qu’au moment où… , on ne sait plus on n’y pense plus …

Parfois, c’est l’évidence. Le comportement d’un patient nous pose de tels problèmes par ses provocations, par sa violence, par ses idées de mort que nous ne pouvons pas faire autrement que d’en parler. En serrant les fesses. On sait bien, là-bas, tout au fond de nous, que nous ne sommes pas très clairs. En parler fait courir un risque. Mais ne pas en parler implique encore plus de difficultés. Parfois c’est l’évidence, le consensus. Toute l’équipe a besoin d’y voir plus clair sur sa relation avec le patient. Nous avons besoin d’en parler pour nous repérer dans ce que nous ressentons, pensons à propos du patient. Parfois l’équipe est clivée. Certains se montrent accueillants, d’autres moins. Certains évitent le patient, d’autres vont à sa rencontre. L’équipe a besoin d’échanger pour éviter ou limiter le clivage. Parfois, c’est les collègues de l’atelier thérapeutique de l’Aujour qui rencontrent une difficulté, qui ont besoin de mieux connaître un patient pour cheminer avec lui. Il arrive, rarement, qu’il y ait embouteillage. Deux ou trois soignants souhaitent chacun parler d’un patient différent. Le groupe choisit dans l’harmonie. Il est plutôt mieux d’avoir des noms en réserve. Pour les jeudis à venir. Parfois aucun nom ne s’impose. On se regarde. On regarde ailleurs. On se fait des politesses. On évite surtout de croiser le regard de Bruno qui sait prendre son temps, nous relancer d’une plaisanterie, nous accompagner jusqu’à la délivrance.

Bien sur il y a toujours quelqu’un qui finit par faire une bonne proposition. Alors on déroule le fil, je ne vais pas vous apprendre la clinique, vous savez bien ce que c’est. On brosse les traits d’un portrait, on décrit une vie son contexte, le milieu, l’expression d’une souffrance. La rencontre, le chemin, les questions, les impasses, les changements de direction, les errances, les transferts, contre transferts, l’alliance et la mésalliance.

Oui, tu vas vite en besogne Claire. Quand un patient est choisi par un autre soignant, c’est facile surtout si l’on ne participe pas à sa prise en charge. Il suffit d’écouter, d’accompagner les collègues. Il est rare que nous ne nous prenions pas au jeu. On se met à rêver autour de l’histoire de ce patient que l’on ne connaît pas ou mal. On le découvre à travers le regard du collègue. On partage ses émotions. On chemine de concert. Si un jour il arrive à l’accueil, d’en avoir entendu parler nous permet un accueil de meilleure qualité. Quand, c’est un patient que j’ai proposé, c’est évidemment plus compliqué. Par où commencer ? Par ce qui me pose problème ? Par ce qui me pousse à en parler ? Par sa biographie ? Décrire le contexte, d’accord. Je sais que Bruno, à un moment ou à un autre me demandera de reprendre les expressions propres du patient. « Oui, mais qu’est-ce qu’il dit ? Là tu nous parles de son comportement mais ses mots, que dit-il ? » Il faut chercher dans sa mémoire, retrouver la lettre du discours du patient, différencier mes interprétations de ce qu’il a réellement dit. Rien que ça, c’est enseignant. Ça me remet à l’endroit. Des fois, je me rends compte que je crois écouter mais que je n’écoute rien. On s’aperçoit aussi qu’on n’y entend rien. Nous sommes souvent sourds et mal comprenant.

Les premiers mots sont importants. Il faut bien les choisir. Ils peuvent sortir d’une façon totalement embrouillée. Une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Ils peuvent aussi s’énoncer tout à fait clairement. Il faut se méfier des évidences, des discours trop bien rangés. Ces premiers mots ouvrent un monde, celui de notre perception du patient. Il importe qu’ils soient justes même si ce sont juste des mots. Certains s’en sortent mieux que d’autres. Nous sommes là aussi pour accompagner nos collègues, pour les amener à exprimer la complexité de ressentis parfois confus. Nous pouvons être suspendus aux lèvres d’une collègue, nous pouvons nous laisser aller à quelques plaisanteries qui détendent l’atmosphère. Pas toujours de très bon goût, il faut bien le dire.

Il arrive, parfois, que je crois présenter l’histoire d’un patient que je présume psychotique, diagnostic médical à l’appui, alors qu’en fait mes propos et ceux de mes collègues évoquent irrésistiblement une névrose, hystérique le plus souvent. Notre regard en est bouleversé.

Je sais aussi qu’il faut éviter l’ethnopsychiatrie. Je me souviens avoir présenté l’histoire d’une jeune femme turque. Je me référais à sa culture musulmane et j’expliquais à l’équipe que je faisais en sorte de rester, en tant qu’homme, à distance. Par petites touches, avec le niveau de conviction que je pouvais supporter, Bruno a remis en cause ma grille de lecture. J’ai évidemment rouspété, fait la tête de celui qui n’est pas convaincu. Mais au final, j’ai du reconnaître, au fond de moi-même, qu’il avait raison. Je m’évertuais à cantonner à sa culture, une jeune femme qui cherchait à en sortir, à s’intégrer à la culture française. Bien sûr mon approche était juste, elle avait permis la naissance d’une relation mais la maintenir était contre-productif et me rendait sourd à ce que tentait de dire la jeune femme.

Je sais aussi qu’il faut éviter de parler des thérapies familiales systémiques que nous sommes quelques-uns à utiliser comme grille de lecture des interactions familiales. Le patient est un individu singulier dont nous devons, par éthique, respecter la singularité. Le patient, je devrais dire le sujet, ne se limite pas à sa pathologie, ni à sa culture et à sa famille. Il est en mouvement. Il mène une lutte pour exister malgré ses limitations. En réunion clinique, on ne croit guère au déficit.          

Ce n’est pas facile de supporter les interprétations de Bruno.

Il a toujours tendance à me prendre au dépourvu, à avancer des hypothèses auxquelles je ne pensais pas, qui me bousculent, des fois c’est gros comme une maison. Des fois je ne comprends pas où il veut en venir et comment il peut émettre des hypothèses pareilles …

Et toujours avec un sourire… Des fois je me demande s’il n’y a pas de l’ironie là dessous. Des fois ça fait réagir, rire, gronder. Des fois on ne s’entend plus au propre et au figuré, chacun y va de son commentaire, rajoute sa petite touche  au tableau. Au final ça fait réfléchir, je sens bien qu’il y a quelque chose qui bouge, une vision nouvelle, un décentrage.

Jeudi dernier, j’avais besoin d’aide. Je vivais une situation comme un parcours dans le brouillard quand celui-ci ne cesse de s’épaissir. J’ai donc parlé de la relation qui s’est établie depuis plusieurs mois entre madame André et moi. Parlé de ce qu’elle me disait et dont  je ne savais plus  que faire. Je me sentais assaillie par son histoire de vie, triste souvent, sordide quelques fois, assaillie par les injures et les grossièretés qu’elle prenait un visible plaisir à laisser fuser dans la conversation et qui me rendaient étrangement mal à l’aise tant elles contrastaient avec la petite dame policée et contenue qui venait à chaque rendez vous … Je ne voyais plus comment continuer d’avancer, retrouver le sens thérapeutique de nos rencontres. Là encore l’équipe a joué son rôle, écouté, pensé, décrit ce qu’elle voyait, renvoyé ce que cela lui évoquait.

Bruno y est allé de son sourire, de sa distance, de sa capacité à jouer avec les mots, à associer. A bousculer, à éclairer d’une autre lumière. En sortant de là mon cerveau carburait …

M’accepter dans le regard de l’équipe goguenarde, en prince charmant qu’une hystérique de 63 ans met à mal régulièrement n’a rien de drôle, mais penser qu’en ma présence cette patiente puisse être Peau d’Âne et la Fée Carabosse, que ce qu’elle me demande de supporter ici lui permette de pouvoir faire face au quotidien qui est le sien, cela donne un éclairage différent à nos rencontres et me permets d’envisager la suite de la relation.

C’est étrange, le mot qui me vient pour caractériser les interventions de Bruno n’est pas celui d’interprétation mais celui d’humour. Je sais qu’il n’apprécierait pas que j’emploie le terme de décentrage, plutôt connoté du côté des thérapies systémiques. Bruno, par son humour décalé nous permet de nous décentrer des situations. Il nous permet d’interroger notre relation avec tel ou tel patient. D’une façon qui soit par nous acceptable. De temps en temps une petite touche de théorie vient illustrer le fonctionnement d’un patient. « L’habit fait le moine. Dans la psychose, l’habit fait le moine. » D’être adossé à un cas, la théorie est moins violente. Elle chemine en nous, poursuit son job d’éclairage vers d’autres situations, vers d’autres patients. Les plus réfractaires d’entre nous à la théorie acceptent ses pirouettes. Vous l’aurez compris, la réunion du jeudi doit beaucoup au style de son psychologue, un style de systémicien dans une armature psychanalytique. La psychanalyse n’est supportable que de ne pas se prendre au sérieux. La réunion s’achève parfois par un grand silence rempli de réflexion. Elle peut se terminer dans un brouhaha qui montre que notre pensée est en travail. C’est le moment où Bruno s’éclipse. Nous sommes parfois tellement pris par ce regard nouveau que nous ne le voyons pas partir.

La dernière fois que j’ai évoqué une patiente, j’étais inquiet qu’elle ne se rende plus au CAT depuis un mois. J’avais rendez-vous avec elle une heure après la réunion clinique. Elle a décommandé le rendez-vous et s’est rendu l’après-midi même au travail. Quelque chose fonctionne dans cette réunion clinique au-delà de notre présence. Tout se passe comme si les liens de pensée que nous tissons se communiquaient au patient sans passer par notre intermédiaire. Quelque chose nous échappe qui change le comportement du patient. C’est presque magique.

Ça bouscule les jeudis matins.

 

 

 

Claire Parent-Boisard, Dominique Friard, infirmiers au Centre de Santé Mentale Hélène Chaigneau.