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MONTPELLIER 2003

Chronique du 21ème siècle

Vous avez dit refonder ?

C'était un soir. Un soir comme les autres. Il devait être 22 heures trente. Je surfais. Entendez que la souris à la main, je musais d'un site Internet à l'autre.

Et puis, une image en passant. Une image de livre d'histoire, le serment du jeu de paume par David, et un souvenir de Mirabeau répliquant : " Allez dire au roi que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. " Je me frotte les yeux. Mais non, je ne rêve pas, la page d'accueil de ce site est entièrement dévolue aux Etats généraux, vous savez ceux que Louis XVI a réunis en mai 1789. Souvenez-vous, il y avait les trois ordres : le clergé, la noblesse et le tiers état. Après c'est la constituante, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août, l'abolition des privilèges, la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ! La révolution française sur un site de psychiatres ! Vite l'argumentaire !

Le texte est du 11 juin 2002. Le jour de l'anniversaire de ma sœur ! Ce soir là, j'ai passé ma soirée à essayer de la joindre. Elle était en Irlande ! Pendant que je m'escrimais sur le portable, des psychiatres rédigeaient un brûlot, un de ces pamphlets qui changent une civilisation.

Le texte cueille le lecteur à froid. Un diagnostic comme un uppercut. Un diagnostic terrible qui vous glace le sang : " La psychiatrie est en crise ! ". Et voilà ! On est tranquille dans son unité. On pense que tout va bien. Tout faux.. " Plus aucun doute la psychiatrie est en crise ! " Les psychiatres ont identifié le malaise, longtemps souterrain et silencieux qui se développe depuis des années. " Mais d'où vient-elle ? Que pouvons-nous en dire ? Comment agir ? Partout dans nos réunions, dans nos services, nos cabinets, nos institutions, persistent ces mêmes interrogations. "

Oui, partout dans leurs services, dans leurs cabinets, leurs institutions, ces mêmes interrogations persistent. Oui, elles persistent. Qu'est-ce qu'elles persistent même. Elles persistent tellement qu'ils ont fini par les identifier. C'est dire si elles persistent.

" Au carrefour du champ social, notre discipline est traversée par des forces contradictoires ou paradoxales qui la dépassent et font voler en éclats les limites de son champ de compétences et d'interventions. Alors, au moment où la demande explose et les listes d'attente s'allongent, comment réinsérer quand le tissu social se désagrège ? Comment reconstruire du lien quand la relation inter-individuelle s'inscrit dans l'instant plutôt que dans l'histoire ? Où retrouve-t-on les malades que l'hôpital ne peut plus accueillir quand l'ambulatoire s'essouffle ? En prison, dans les MAS, aux urgences, au SAMU social, dans les gares ? ? "

Des forces qui traversent, qui font voler en éclats, des demandes qui explosent. C'est grave, docteur ? Oui, disent les doctes docteurs qui ne se limitent pas au constat. Emules des fondateurs mythiques de la République, ils nous invitent à la lutte.

" Il nous faut ré-agir ! Nous réapproprier la théorisation, le projet de soins, l'innovation de la pensée ! Nous appuyer sur les formidables acquis de la psychiatrie française pour résister aux réductionnismes de tous bords : scientistes, sociaux ou politiques. Faire émerger les axes d'une refondation. Il s'agit tout simplement de notre éthique, de notre dignité, de notre responsabilité envers les patients ! "

Refonder, rien que ça ?

" C'est collectivement que nous devons nous interroger et interroger les pouvoirs publics. Constater, débattre, élaborer, décider pour notre discipline : tels sont les objectifs ambitieux que nous nous fixons. UN EVENEMENT SE PREPARE ! Organisons tous ensemble les Etats Généraux de la Psychiatrie. " On les croyait bourgeois, notables, de la France d'en-haut, ils sont de la Montagne ! Je suis moi-même pris d'une frénésie quasi révolutionnaire. Je vous suis messieurs ! Refondons une psychiatrie citoyenne ! Tous ensemble ! De l'ASH au professeur d'université ! A nos cahiers de doléances !
" Il est grand temps, dans ce tourbillon délétère que soient réaffirmées nos valeurs : celles sur lesquelles se fondent notre clinique, nos pratiques, notre métier de psychiatre, d'infirmier, de psychologue. "

Vite le programme des journées !

Les 6 et 7 juin sont organisés en quatre temps forts :
- les fondamentaux : le psychiatre, le patient, la relation thérapeutique (déjà je me dis que c'est mal parti),

- les glissements : les structures et les hommes

- les mutations : contraintes et missions

- l'homme et la folie.

Le samedi 8 juin est consacré aux motions, au débat. " De 14 h 30 à 15 h 30 : interventions des autres professionnels de la psychiatrie et des usagers, 16 heures à 18 h 30 : interventions des politiques. " Une heure pour l'équipe pluridisciplinaire et les usagers, deux heures trente pour les politiques, mais deux jours pour refonder la psychiatrie entre psychiatres, on voit où sont les priorités. C'est ce que Louis XVI, le clergé et la noblesse n'ont pas compris en 1789. Les états généraux, c'est beaucoup mieux sans le tiers état. Aux privilégiés la réflexion, l'élaboration, le débat. Il s'agit bien d'affirmer ses valeurs.



Dominique Friard

Texte paru dans le numéro 72 de la revue Santé Mentale