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Précis de médecine imaginaire


Emmanuel Venet


Editions Verdier





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Précis de médecine imaginaire


Résumé

Notre rapport à la médecine dépasse la réalité car cette science nous semble détenir une part de notre destin. De ce diagnostic découle l’évidence d’une « médecine imaginaire ».
Si la pratique de cet art, la maladie et ses thérapeutiques cristallisent l’imaginaire de chacun, ces images sont étonnamment hétérogènes : la connaissance s’y mêle avec l’obscur, la raison à la folie. Chacun des noms qu’elles portent appelle ce cortège étrange aussi prompt à provoquer la gravité que le rire d’autant plus juste qu’il est grave.
La voix d’Emmanuel Venet prend en charge cet hétéroclite par quoi nous assumons notre sort, et « s’impose la nécessité de rendre à la médecine la part de poésie qu’elle rechigne à assumer ». Alors sa langue résonne comme une évidence.
On habite sa fiction comme une réalité qui nous appartient.
Il n’est pas question ici de la vérité, mais des vérités de la médecine que ce texte fait vivre en creux, avec jubilation, pour notre grande guérison.

Extrait du texte

Myopie

   Tout petit je me cognais contre la tranche des portes, trébuchais sur le moindre obstacle et me blessais à longueur de journées. On me croyait maladroit ou idiot. C’est à l’école primaire que ma myopie fut soupçonnée. Rendez-vous fut pris chez le docteur Nossier, autant dire Dieu.
   Le docteur Nossier avait mis des lunettes sur tous les nez de ma famille paternelle. Il exerçait rue des Ardennes à Villeurbanne, dans un cabinet vieillot et en désordre pour ce que je m’en rappelle. Notre père, qui détestait les rues étroites de ce quartier et les ambiances médicales, fit l’effort de nous y emmener. Moi, j’étais ravi d’enfin rencontrer un médecin qui ne faisait pas quitter le slip, et je chaussai sans regimber les extravagantes lunettes d’examen. Elles confirmèrent que j’étais myope comme une taupe, ce qui n’inspira aucun commentaire particulier.
   En ce milieu des années soixante, il fallait un bon mois pour fabriquer des lunettes. On alla les chercher, ma mère et moi, un soir d’automne après l’école. Sans doute fallut-il encore lire de petites lettres sur un tableau, vivre une expérience perceptive intéressante mais liée à un décor exceptionnel – magasin inconnu, visages nouveaux. L’émerveillement ne me saisit que dehors, une fois rendu aux trottoirs que j’arpentais quotidiennement, aux immeubles connus, aux enseignes familières : soudain je découvrais tout, le paysage et jusqu’au sol que je foulais. J’en voyais les graviers et les bordures de granit qui jusqu’alors n’étaient que flaques grises et sans contours. Fasciné, je levai le nez vers ma mère pour lui faire part de ma joie, et la surprise me cloua sur place : pour la première fois je la voyais, non pas une tache rose dans un halo jaune mais un vrai visage avec nez, bouche, yeux et expression. En plus elle était d’une beauté éblouissante : ce fut mon chemin de Damas et l’apothéose de ma crise œdipienne.
   Un jour d’été, comme je visitais mon ami Bonnardier dans sa maison de famille, je fus pris à partie par un de ses oncles. D’après celui-ci, si j’avais vécu au temps des Néandertaliens, j’aurais été très jeune piétiné par un auroch ou je serais tombé dans un ravin, et je n’aurais donc pas risqué de transmettre ma tare visuelle. L’attaque me désarçonna par son inexplicable violence, mais le raisonnement me parut sans faille : avec mes verres en cul de bouteille, j’attentais à la pureté de l’espèce. Il m’a fallu du temps pour découvrir que la sélection naturelle a sélectionné la culture, laquelle s’oppose à la sélection naturelle. Autrement dit, que l’apparent bon sens de l’oncle Bonnardier relevait d’un déni de civilisation. Depuis, les lunettes, que je chausse au réveil et qui ne me quittent plus jusqu’au soir, ont acquis une signification qui les dépasse vertigineusement.
   J’apprécie d’être myope. Au moins, quand on me bassine trop, j’enlève mes lunettes et renvoie les gêneurs aux brumes préhistoriques d’avant mes six ans. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un petit meurtre, ni plus ni moins.



Extraits de presse

   Le Point, 21 juillet 2005
   Médecine douce
   par Valérie Marin La Meslée

   Il en va de ce livre comme des maladies infantiles : quasi incontournable et hautement contagieux. Dans Précis de médecine imaginaire, Emmanuel Venet porte à l’écrit, avec autant de précision clinique que d’inspiration poétique, cette relation que chacun entretient avec la médecine depuis son enfance. Celle de l’auteur s’est déroulée à Bron, près de Lyon, où il exerce aujourd’hui le métier de psychiatre. Le lieu n’est pas sans importance, où s’ancre avec infiniment de charme ce récit largement autobiographique au miroir des maladies qu’il passe en revue.
   La première, « rhumatismes », a pour décor le marché de Monplaisir, où la mère de l’auteur et Mme Bonnardier prenaient temps et soin de différencier l’arthrite de l’une de l’arthrose de l’autre. À l’oreille du jeune témoin, ces mots sur ces maux commenceraient de tisser le murmure que chaque enfant a perçu, la curiosité se mêlant à l’inquiétude, l’incompréhension donnant lieu à des confusions délicieuses ou terribles, ces « j’ai longtemps cru que » qui, plus tard, font naître des sourires attendris. Tout comme l’évocation du bruit perdu des ampoules que l’on sciait et de ces médicaments nommés remèdes, comprimés ou cachets.
   La littérature n’est pas vierge de telles évocations, mais Venet puise dans ce matériau un magnifique répertoire de la patience humaine. Chaque pathologie, de la cystite à l’hystérie, des vers à l’épilepsie en passant par le traumatisme crânien ou encore la dépression (trois lignes de Venet valent tous les manuels de psys à la mode !), lui inspire un juste concentré d’une page ou deux, à mi-chemin entre la nouvelle et le traité, ourlé jusqu’à la superbe chute. Avec d’autant plus d’intensité dans l’émotion qu’il évoque, à « hypocondrie », son ami trop tôt disparu, l’écrivain et traducteur Bernard Simeone, rencontré à la fac de médecine. Celui qui publie son second livre à 46 ans (il en avait 32 quand le premier, tout différent, parut chez Gallimard) trouve une langue scellant l’accord parfait entre l’art expérimenté du praticien et celui de l’écrivain.



   Télérama, 6 juillet 2005
   Maux et animaux
   par Michèle Gazier

   Qui dira le plaisir de ces courtes proses qui flirtent avec la chronique, la poésie, le voir et le savoir, l’humour, l’art de la chute et de la pirouette, l’art d’écrire, en somme ? Le Précis de médecine imaginaire d’Emmanuel Venet est de cette eau. Entre maux et mots, il compose une série très blues de brefs récits sur ces maladies qui habitent nos corps et hantent nos imaginaires. La plupart nous renvoient à l’univers de l’enfance, du temps où ces termes plus ou moins savants – rhumatismes, cystite, brucellose, scorbut, paranoïa étaient auréolés de craintes et de mystères. Prononcés à voix basse par les parents, ils invitaient à la rêverie solitaire. Revisitant en praticien de la médecine et de l’écriture ce monde de la maladie et du soin, Emmanuel Venet se raconte discrètement. Portrait éclaté, exploration du temps passé, ressouvenance de cet hier dont nous sommes pétris, ce Précis peut aussi se lire comme une partition musicale sans cesse à redéchiffrer, à réinterpréter selon l’humeur. Sa relation intense à la mère est au cœur de cette promenade littéraire. Car tout s’invente là, dans le lien premier, dans le regard qu’on porte sur les maladies maternelles (arthrite), celles dont elle chuchote le nom avec ses proches… Savoir qu’elle est mortelle nous dit qu’on l’est aussi… Même ceux que la maladie effraie seront charmés par ces écrits qui disent en creux le bonheur fragile de vivre.



   Livre et lire, mensuel du livre en Rhône Alpes, avril 2005
   Maladies et mythologies, médecine et poésie
   par Claude Burgelin

   Ma grand-mère, à l’âme sans trop de détours et aux propos en général bien sobres, avait pour commenter et orchestrer infirmités et maladies de son entourage un talent non pareil. Son verbe se faisait soudain riche et oscillait artistement du sadisme implicite à la compassion explicite. Elle eût trouvé en Mme Venet mère et ses copines du marché de Monplaisir des interlocutrices de choix. Mystère des vocations. La première étape de l’itinéraire initiatique d’Emmanuel Venet, futur psychiatre, voué à entendre les musiques monotones ou surprenantes de la folie asilaire, se dessine ainsi, entre poireaux et salades. À ouïr les complaintes et les discours de bonnes femmes, ruminant leurs maux, risquant des pronostics, exorcisant des frayeurs. La médecine relance sans cesse la question de l’origine, l’énigme de la mort, interroge le trop de sens ou de non-sens de la maladie. Ses réponses sèches – se veulent scientifiques. Celles du chœur des commères sont, elles, lourdes de mythologies, de sagesse sûre et d’incroyable fatras. Elles entrent en consonance avec la nature même de ces maladies tour à tour prévisibles ou imprévisibles, monotones autant qu’inventives, absurdes, fantaisistes.
   Depuis le temps des cabas maternels, Emmanuel Venet a lu Roland Barthes. Et c’est une suite de « mythologies » autour de la maladie, ses bizarreries ou ses allures de destin, ses thérapeutiques diversement étranges, qu’il trace avec une finesse de trait qui enchante. D’autant qu’il garde le lien avec les fantasmes et les rêvasseries de l’enfance. La maladie, la médecine, le médicament, nous les abordons toujours avec nos crédulités et incrédulités premières, nos fascinations archaïques, nos peurs de jadis. Qu’il évoque avec un sourire certain plus qu’il ne les récuse. Les mythologies et leurs images tuent autant qu’elles guérissent. Si le médecin d’antan était vénéré autant qu’une divinité majeure, ses oracles ne prenaient force que relayés par les pythies de quartier et relancés par les rituels quotidiens (ma mère prenait ses « drogues », les grands-parents du narrateur qui ses « remèdes », qui ses « pilules »). La maladie est affaire de mots. Innommée, elle inquiète ou terrifie (qu’est-ce qu’un « malaise » ?). Nommée, elle en impose. Schizophrénie, hystérie ou paranoïa ont beau faire partie des classiques de notre lexique, ces mots gardent un parfum d’étrangeté, le pouvoir de faire rêver ou méditer. Sans parler de bilharziose ou de brucellose (qui n’a rien à voir avec Bruxelles et la pauvre Belgique). Ou de cancer, ce mot « qui retourne un sablier devant le malade ». Les mots de la maladie, les termes du soin (piqûre ou perfusion, sirop ou rayons) sont comme des aimants au magnétisme trouble, dont Emmanuel Venet esquisse le sillage en un phrasé subtil, prompt, élégant.
   Ce voyage dans l’imaginaire que mène Emmanuel Venet est délicieux. De malice, de scepticisme bien tempéré, de bienveillance. « S’impose la nécessité de rendre à la médecine la part de poésie qu’elle rechigne à assumer. » Mission accomplie. On songe à l’acuité de Michaux, à l’humour de Freud. Le délié et l’agilité du doigté d’Emmanuel Venet savent, comme il convient, sur ce terrain où on est amené à glisser insensiblement de la cocasserie de la maladie imaginaire à la violence tragique de la mort, passer de la note légère à l’accent grave sans jamais rien qui pèse ou qui pose. Emmanuel Venet est plus prolixe sur sa trajectoire de pianiste amateur que sur ses progrès dans l’art de soigner. Il s’autodiagnostique une névrose pianistique somme toute peu guérissable. Ses combats avec la « bête noire » qu’est le piano l’ont fait se prendre pour Glenn Gould, Schumann, un torero de salon, un incapable, un quêteur d’âme. Sa vie pianistique a bien rempli sa fonction de névrose, enrichissant sa palette d’identifications, l’aidant à douter, à sublimer, à rabâcher, à créer. Venet exerce auprès des malades mentaux, ceux qui entendent des voix, reçoivent des ondes, délirent vastement. Entre la folie extraordinaire et ses aberrations et la petite folie douceâtre de la maladie futile et ordinaire, le piano d’Emmanuel Venet descend et monte sans se fixer sur un registre et nous faisant entendre la gamme médusante de leurs sonorités souvent concertantes. C’est de l’art de funambule, c’est du grand art.



   Le Monde, vendredi 20 mai 2005
   L’œuf mayonnaise, avec ou sans œuf
   par Franck Nouchi

   […] Dans un genre plus spécialisé – il s’agirait ici d’une mémoire « médicale » –, Emmanuel Venet, un psychiatre lyonnais, y réussit lui aussi fort bien dans son Précis de médecine imaginaire. Plus exactement dans la quatrième partie de son ouvrage  joliment intitulée « Imprécis de thérapeutique ». Lisez ces pages consacrées au « supplice » de la cuti ou du vaccin à l’école, aux médicaments – « dans ce mitan des années soixante, le mot pilule changeait de sens et nourrissait les polémiques. Un monde s’effondrait, mais de cet effondrement ne nous parvenait que la rumeur, et nous l’écoutions pas », et c’est votre propre mémoire qui sera à son tour mise en éveil. […]


 
   La Montagne
, 8 mai 2005
   Les petits mots des grandes maladies
   par Daniel Martin

   Voilà peut-être le livre le plus étrange que l’on puisse trouver en librairie actuellement. Il est peu épais, composé de courts chapitres et, quand on pourrait craindre un exercice purement formel ou très intellectuel sur la maladie, il se révèle plein de vie(s) : celle de l’auteur et des nombreux malades cités pour l’exemple. Ce Précis de médecine imaginaire est un ouvrage singulier dans lequel chacun pourra se reconnaître ou se projeter d’autant plus facilement qu’il est souvent drôle et d’une écriture simple, limpide.
   Composé en quatre parties et soixante-dix chapitres, environ, ce livre n’a pas pour objet de traiter des maladies telles qu’elles se présentent, mais telles qu’on se les représente. L’idée que l’on s’en fait et la valeur qu’on leur donne. Il est écrit au carrefour entre les naïvetés de l’enfance et le savoir du psychiatre qu’est devenu Emmanuel Venet. Une vocation dont il situe l’origine dans ces « récits jamais finis de maladie inguérissable » qu’il entendait tout gosse. Des mots étranges, des secrets étouffés qu’échangeaient les adultes dans leurs conversations, sa mère en premier.
   Une femme qui cultivait une vraie passion pour les pathologies et, qu’en bonne connaisseuse, elle classait à sa façon. « Elle n’attribuait pas à toutes la même puissance symbolique. La cirrhose alcoolique, le cancer des fumeurs (...) ne représentaient jamais que la légitime sanction de vies déréglées. En revanche, les maladies qui abattent jeunes des êtres sans vice lui procuraient un délicieux vertige métaphysique (...). Comme si on mourait davantage de mourir tôt sans y être pour rien ».
   Mais l’influence de cette femme ne s’arrête pas là. Par sa faute, son fils allait souffrir plus tard d’une névrose pianistique. Ce qui demande quelques explications. C’est parce qu’une arthrite a éloigné cette mère très tôt du clavier, en même temps que de Beethoven, de Mozart qu’elle affectionnait, que le fils s’est cru obligé de prendre sa place tout en se disant qu’il serait lui aussi un jour sujet à la même maladie très handicapante. Voilà pourquoi « Il (lui) est aussi impossible d’abandonner le piano que d’en jouer correctement ».
   Bien d’autres personnages apparaissent dans ces pages, chacun apportant en même temps que ses symptômes, les mots qui l’accompagnent. Il y eut dans cette famille les accros de la cure thermale, des partisans de la tisane et des phobiques de la piqûre. Reviennent, ainsi avec le souvenir d’un temps passé, des sons, des odeurs et tout un vocabulaire tombé en quasi désuétude, le remède, les cachets ainsi que quelques accessoires, du bandage aux ampoules de fortifiants. « J’aimais leur amertume cachée sous un goût de liqueur, leur caractère d’apéritif sage qu’on peut se permettre d’oublier, mais plus que tout j’aimais la liturgie qu’elles organisaient : d’abord la petite scie en acier, l’air sérieux que prenait notre mère pour limer la première pointe. »
   Emmanuel Venet parle de cette façon, à la fois tendre et ironique de pathologies communes ou extraordinaires. En professionnel, il s’étonne que certaines affections soient si mal définies comme le « malaise » toujours très vague. En amateur des mots, il se penche sur une des fautes les plus courantes, toujours ridiculisée. Celle qui fait dire infractus pour infarctus. L’erreur n’est pas où l’on pense et les rieurs ont peut-être tort. « Infractus existe en latin et signifie “brisé”. L’erreur commune témoigne donc d’une obscure intelligence de la langue, d’un lien instinctif à ses profondeurs ». Alors qu’infarctus « dérive du verbe infarcire qui signifier bourrer, farcir », manière de décrire des « coronaires bouchées », ce qui, « en toute rigueur, donne infartus au participe passé ». La faute n’est donc pas là où l’on croit mais le fait d’un chirurgien « plus doué pour le bistouri que pour la conjugaison ».



   Sud Ouest Dimanche, 17 avril 2005
   Le chaudron des douleurs
   par Gérard Guégan

  Il est des livres dont on sait tout de suite qu’ils ne nous quitteront plus, qu’on y reviendra dans les jours de vague à l’âme, quand manquent les découvertes. Précis de médecine imaginaire est de ceux-là. Emmanuel Venet, son auteur, un psychiatre de 45 ans, a écrit là le condensé de nos vies que la maladie, vraie ou imaginaire, rend si romanesques. Car si l’être humain était débarrassé de la douleur, psychique autant que physique, l’art, ce mensonge dont nous nous nourrissons, n’y résisterait pas. Il faut avoir mal pour oser se frotter à l’indicible. Un écrivain est nécessairement un grand souffrant et son thérapeute. D’où la folie, d’où la démesure. Inutile cependant qu’elle s’exprime à grands sons de trompe. À chacun sa musique. Il est des sonatines plus obsédantes, plus cruelles que de grands opéras. Et justement Emmanuel Venet, loin d’imiter un autre de ses confrères, le docteur Céline, en multipliant comme ses récents épigones les trois points d’exclamation et le faux parler faubourien, s’en tient à la plus belle des proses, celle des courriéristes, entre Restif et Jules Renard, et c’est ainsi qu’il est moderne. Très moderne. Divisé en quatre parties, son Précis est aussi passionnant, émouvant, dérangeant qu’un film d’Eustache, une chanson de Springsteen ou un air de Steve Reich. Pour lui, tout commença avec sa mère arthritique, jamais en retard d’une confidence sur « sa » maladie, musicienne empêchée de jouer du piano, et à cause de qui le fils, Emmanuel, se trouva contraint d’apprendre, d’abord, le solfège, puis la médecine. Il y a des destins plus ennuyeux. Reste que ce Précis de médecine imaginaire a la forme d’une partition. Les observations se suivent comme autant de notes de musique, et chaque fois, pas fatigués de passer de l’étude des traumatismes crâniens à celle du paludisme, nous nous laissons prendre, trop heureux que ça reparte. Aussi, quand le livre se referme, n’a-t-on qu’une envie : applaudir et crier « encore ! ».



   La revue du praticien
, 4 avril 2005
   Notre mémoire médicale
   par Frank Nouchi

   En ces temps de réforme quelque peu hasardeuse de l’assurance-maladie, voilà un petit livre qui fait chaud au cœur, rappelant que la médecine ce n’est pas seulement des chiffres, des « changements de comportements », des « parcours de soins » mais, d’abord et avant tout, un rapport à la pratique de cet art, à la maladie et à ses thérapeutiques qui cristallise l’imaginaire de chacun d’entre nous. Sous le joli titre de Précis de médecine imaginaire, Emmanuel Venet, un psychiatre lyonnais, a eu l’heureuse idée de convoquer ses souvenirs pour nous entraîner au cœur de « sa » mémoire médicale. Il avait été à bonne école : « Ma mère, écrit-il au début de son livre, aimait beaucoup bavarder avec celle de mon ami Bonnardier, malgré leurs quinze ans d’écart. Toutes deux partageaient une même passion pour les maladies mortelles. Quand elles se rencontraient au marché de Monplaisir, elles n’en finissaient pas de se raconter leurs martyres respectifs et se livraient à un âpre concours de symptômes. » Vous n’apprendrez pas grand-chose en lisant ce livre, mais vous y prendrez le même plaisir qu’à la lecture du Petit Nicolas. Une sorte de « Je me souviens » enfantin, écrit par un médecin soucieux de conserver à son art la part de poésie qui lui est indispensable. Ainsi, ce portrait du docteur Worms, « pédiatre de grand renom dans la famille », que l’on consultait dans les situations importantes. « Courtois mais péremptoire, le docteur Worms conseillait de traiter la chose par le mépris et nous remportions cette formule dans l’escalier de pierre que défendait, au rez-de-chaussée, une immense porte ornée d’une réclame pour le système Groom. » Jolie phrase, aussitôt suivie de celle-ci : « En fait, nous avions une tendance naturelle à mépriser les symptômes. Certes, notre mère aimait prendre des médicaments sans conséquences et nous abreuver de fortifiants, mais il s’agissait de rites plus que de soins. Et si elle interrogeait le docteur Worms, c’était pour s’entendre confirmer la justesse de ses intuitions, sans que ça remette en cause sa philosophie des prescriptions domestiques. »
   Fort bien écrit, ce petit livre réveille notre propre mémoire médicale : « Régulièrement revenait, à l’école, le supplice de la cuti ou du vaccin [...] Nous passions par ordre alphabétique, j’avais le temps d’avoir peur. Pour me préparer à l’épreuve, je questionnais ceux qui en revenaient et la diversité de leurs réponses exaspérait mon anxiété. » Ou encore, ce magnifique chapitre intitulé « Médicament », véritable petit morceau de pure littérature. « À la maison, écrit Venet, on prenait des comprimés sur prescription médicale, et des cachets quand notre mère jugeait le symptôme à sa portée. » Les comprimés, qui « inspiraient le respect que l’on doit à la science », étaient avalés tout ronds en observant scrupuleusement les horaires ; les cachets, en général d’Aspirine du Rhône, « toléraient d’être dissous dans un peu d’eau sucrée et pris au petit bonheur ». « Dans ce mitan des années soixante, ajoute Venet, le mot pilule changeait de sens et nourrissait les polémiques. Un monde s’effondrait, mais de cet effondrement ne nous parvenait que la rumeur, et nous ne l’écoutions pas. »
   « J’ai très mal vécu l’arrivée des ampoules autocassables » écrit Venet, tout à ses souvenirs des petites scies en acier que l’on utilisait pour limer les deux pointes de verre. Souvent drôle, ce Précis de médecine imaginaire n’est en aucune manière une tentative de glorification posthume d’un quelconque âge d’or médical. Il rappelle simplement à quel point nous entretenons avec la médecine un rapport profond, essentiel, qui dépasse, et de loin, une réalité objective, chiffrable.



   Le Crocodile, mars 2005
   Emmanuel Venet, un cri d’amour
   par Jacques Oudot

   « Ne dites pas à ma mère que je suis écrivain ; elle me croit CDD dans un piano bar ! »
   Il est écrivain né et n’ose encore le croire.
   Son style (oui) est évident, immédiatement reconnaissable, comme sa voix.
   Son écriture fait patte douce parce qu’elle se sait porteuse de germes pas beaux à voir, de vérités pas bonnes à dire.
   C’est une écriture qui craint pour le lecteur.
   Et c’est un peu le miracle de cette lecture plus qu’attachante, captivante, d’entendre un homme nous parler de nous en nous parlant si bien de lui.
  Tout y est, l’humour, la prudence, l’obstination, la patience, l’audace, l’impertinence, et puis la mélodie du style, les rythmes et les césures, les ponctuations.
   Ça parle d’un bout à l’autre de pathologie, inexorablement, et c’est construit en quatre parties, « comme une symphonie ».
   D’abord une marche héroïque de maladies bizarres, 33 en comptant l’accouchement et la mort.
   Suivent 10 exemples de pathologie ondulatoire, farfelus, surréalistes, et pourtant graves !
   Vient alors l’extravagante relation de voyage d’un condamné au piano en perpétuelle représentation tauromachique contre toutes ces « sales bêtes ».
   Et pour faire encore plus vrai, puisqu’il s’agit d’un précis de médecine, viennent une quinzaine de propositions parapharmaceutiques poétiques et souvent bouleversantes.
   Qui est cet auteur lyonnais ? On pense à Laurence Sterne, irrésistiblement, à Georges Perec et aussi à Paul Léautaud, dans le dernier feuillet « hôpital » :
« Les derniers jours, un rictus effrayant déformait son visage. Par la force des choses je repensais à la Popette et j’avais peur de ce qu’il me serait donné de lire après coup. Elle mourut en octobre. Il y eut l’expression grave de mes futurs confrères lors de l’annonce officielle, Joseph à épauler, les formalités à accomplir. Le corps d’Emilie poursuivait loin de nos regards les étapes suivantes de son métabolisme pour réapparaître trois jours plus tard sur le parvis de la chapelle. Je me souviens d’avoir flageolé jusqu’au cercueil, terrifié par la perspective d’une dernière rencontre qui blesserait sa mémoire. Mais ma grand-mère était redevenue elle-même dans son écrin de capiton, sous l’effet d’une magie dont il vaut mieux ignorer les artifices. »
   Et déjà le livre se referme. Le lecteur qui n’a jamais lu Portrait de Fleuve (« Le Chemin », Gallimard, 1991) vient de découvrir Emmanuel Venet, un véritable auteur dont on ne sort pas indemne. Déjà vient le premier symptôme d’une addiction nouvelle : « encore ! »




   Libération, jeudi 31 mars 2005
   Vivement l’arthrite
   Par Jean-Baptiste Harang

   Même fantaisistes, les maladies d’Emmanuel Venet ne guérissent pas avec des ventouses.

   Le livre s’appelle Précis de médecine imaginaire pour la bonne raison que la médecine imaginaire est une affaire précise. Il eût été dommage de faire trente-cinq ans d’études de piano pour ne produire que des choses approximatives, et médecine, et une spécialité psychiatrique, et vingt ans de pratique. Le livre est si précis qu’il se décompose (non, il ne se décompose pas si vite, on a largement le temps de le lire) en quatre parties inégales, la première, « Vademecum de sémiologie médicale », recense trente-trois maladies (dites bien trente-trois en appuyant la partie concave d’une petite cuillère sur la langue) dans un ordre insoupçonné. La deuxième, « Premières esquisses d’un traité des ondes », expose en dix exemples cliniques les désordres de la raison engendrés par trop d’attention aux ondes maléfiques, qu’elles vous ordonnent de sauver la planète, qu’elles vous lèchent le clitoris avec une langue de dentiste ou vous conduisent à gifler toute personne responsable d’une faute de français. La troisième, « Névrose pianistique, quelques précisions », traite (si l’on peut dire, aucune guérison ne point à l’horizon) en dix chapitres de l’apprentissage du piano envisagé comme une corrida entre un matador pusillanime et un taureau laqué noir de plusieurs centaines de kilos, éructant et fumant, au pas de charge et dents d’ivoire, plus prompt à vous encorner qu’à accepter la moindre banderille.
   Le docteur Venet se fait de la médecine une idée bien plus humaine que scientifique, bien plus nostalgique qu’efficace, plus rigolote que dramatique et bien désabusée pour un homme de l’art. Et, à la fin, on meurt, comme tout un chacun. Prenez les rhumatismes, au chapitre premier, la mère du narrateur souffre d’arthrite, celle de Bonnardier d’arthrose, elles ne s’en lassent pas : « Ma mère était suivie par le docteur Bert, tandis que la mère Bonnardier se faisait traiter par le docteur Caillaux. Le docteur Bert était un praticien consciencieux mais n’entendait pas grand-chose aux maladies, tandis que le docteur Caillaux exerçait avec rigueur une médecine inefficace. » Ou le saturnisme (« Sous ce nom splendide se cache une maladie médiocre, l’intoxication au plomb ») : Venet rappelle le cas rapporté par Primo Levi dans Le Système périodique, un original cherche le plomb comme d’autres l’or, « dans un Moyen Âge brumeux, l’homme sillonne l’Europe et tente de rallier ses contemporains au métal mou dont on fait facilement des tuyaux mortels et des cercueils étanches », et meurt bien avant l’heure, les lèvres bleuies. Ou l’hypocondrie, dont l’auteur se demande où diable est passé le « h » d’hypochondre, du grec khondros, « cartilage des côtes », qui désigne chacune des parties de l’abdomen, à droite et à gauche de l’épigastre, avant de décréter qu’ « on ne peut avoir plus d’un ami hypocondriaque sous peine de devenir fou soi-même » et de prendre pour exemple son ami Bernard Simeone, mort trop jeune mais guéri, à qui il a dédié ce livre. Nous n’avons pas en main le Larousse médical, mais c’est un bon début pour qui s’intéresse aux maladies intéressantes, comme la bilharziose : « Juxtapositions de consonnes peut-être uniques en français, le lh saute aux yeux et le rz claque aux oreilles : malgré son existence avérée, la bilharziose nous apparaît d’abord comme le fruit d’un exercice d’écriture somnambulique, une maladie abstraite pour ne pas dire une pure invention », n’empêche que ça s’attrape. La dernière maladie évoquée est la mort, une maladie mortelle, comme la vie. Le premier des remèdes proposés en fin d’ouvrage est le mépris, conseillé par le docteur Worms et l’antépénultième le temps recommandé par le docteur Caillaux qui soigne bien des maux. Si on est pressé on peut toujours se faire poser des ventouses. Emmanuel Venet prend son temps, son Précis de médecine imaginaire est son deuxième livre, le premier avait paru chez Gallimard en 1991, Portrait de fleuve. Un livre tous les quatorze ans, voilà un toubib qui n’abuse pas des ordonnances, qui va piano, c’est sa névrose et notre régal.


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