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Le soin à l’épreuve du sécuritaire


Pour introduire cet atelier sur " Le discours et la clinique "
je vous propose d'amorcer la réflexion
en suivant l'évolution étymologique de ces deux mots :

Le terme discours :
vient du latin discursus, lui-même issu de cours.
A l'origine, le discours était donc fondamentalement lié à la notion de pédagogie.

Ensuite, il évolue plus ouvertement vers le sens d'une expression verbale de la pensée, retransmise sous la forme d'une énonciation stylistique.

Lorsque Descartes publie en 1637 " Le Discours de la méthode ", on y voit un écrit littéraire didactique, qui traite d'un sujet en le développant méthodiquement.

Puis, progressivement, s'écartant de la notion de science et de pédagogie, le discours perd son sens philosophique. Il n'est plus systématiquement l'expression d'une pensée s'étayant sur un raisonnement logique, mais il devient plus largement, un développement oratoire présenté à un ensemble de personnes.

Il dérive ainsi doucement : conférence, exposé, sermon, prédication, proclamation, harangue, plaidoyer… chacun s'approprie le discours, le pare d'une intention d'où l'éthique, subrepticement s'absente.

Je pense notamment aux allocutions des politiques, qui virent soit aux causeries au coin du feu, soit aux joutes oratoires, voire à de la propagande, se nourrissant de paroles stéréotypées, jusqu'à perdre leur âme et n'avoir guère plus de valeur que celle de bavardage, dépourvu de toute notion de pédagogie, de référence sérieuse, et en conséquence de crédibilité.

Discours futiles, discours creux, ne pouvaient conduire qu'à la rupture et expliquent sans doute en partie, la crise que nous traversons aujourd'hui.
N'était-il pas en effet logique, d'en arriver à cette conclusion :

" un bon exemple vaut mieux qu'un long discours "
- Assez de discours, des faits !
- Plus de paroles creuses, des actes !
au risque d'atteindre l'avènement du passage à l'acte, seule métaphore d'une parole porteuse de sens qui s'inscrirait dans le réel.

L'actualité sociale me semble malheureusement venir confirmer cette hypothèse…

La clinique :

Elle tire son origine du mot latin clinicus,
du grec klinikos, de klinein " être couché ".

Parler de clinique, c'est fondamentalement se référer au médecin, qui après avoir étudié les maladies, va pouvoir mettre la théorie au service de sa pratique.

Il est alors en mesure de proposer un diagnostic, et un traitement, en fonction des différentes hypothèses qu'il aura envisagées, à la fin d'un examen direct et approfondi, qu'il aura lui-même pratiqué au chevet du malade.

Ce clinicien est alors à même de délivrer à ses étudiants un discours médical pédagogique explicitant sa réflexion.

En effet, prétendre faire de la clinique, n'implique-t-il pas que le soignant prenne le temps d'interroger, d'examiner directement et attentivement le patient et de resituer dans leur contexte les manifestations de la maladie :
tous ses sens en éveil, le soignant met la main à la pâte, prend le temps d'interroger, d'écouter, de palper, de sentir, de goûter, de comparer, de discuter, et bien évidemment de réfléchir…

Aujourd'hui, plus besoin de goûter : on a les bilans biologiques, mais le reste, est toujours en principe d'actualité ! Sauf qu'à l'ère du risque zéro, tout doit être aseptisé, … on ira bientôt à la rencontre du patient avec blouse, gant et masque sur le visage …

De plus, le temps nous est compté … décompté devrais-je dire ! …
Plus de place pour le doute, les hésitations, classifions, réduisons le patient afin qu'il rentre dans LA petite case sensée définir sa souffrance.
Et cette petite croix, dans cette petite case, déterminera bientôt les actes de soins auxquels " ce client " pourra prétendre, et le coût qu'il représentera pour la société.
L'administration exige des résultats promptement évaluables et " scientifiquement prouvés ".

Qu'entend on aujourd'hui dans le langage commun quand on prononce le mot CLINIQUE ?
N'est-ce pas la dénomination de l'établissement privé lucratif, plutôt que l'enseignement attentif et patient d'une discipline médicale complexe ?

Qu'en est-il aujourd'hui de la psychologie clinique, concernant la vie psychique consciente et inconsciente, l'investigation laborieuse, lente et prudente des processus psychiques ?

Vite, vite, il faut faire vite, de plus en plus vite !
Obtenir à court terme, le maximum de résultats au moindre coût !
Peu importent les conséquences à long terme :
ce sera le problème des générations à venir,
des gouvernements qui reprendront le flambeau…

Aujourd'hui, qu'attend-on de nous, soignants ?
Certes pas de comprendre, ni d'inventer des méthodes nouvelles pour tenter de soulager les souffrances humaines !
(on voit bien quels sont les budgets alloués à la recherche et aux chercheurs)
Nos dirigeants aimeraient trouver en nous une armée de braves petits soldats " mécaniciens-réparateurs ", prêts à monter au front, soumis aux ordres, protocoles en poche, pour foncer changer les pièces défectueuses et remettre en capacité de produire, la machine humaine.

Nous serions, utilisables à merci, toujours disponibles et interchangeables, prêts à aller " réparer ", un jour tel " client ", un jour tel autre, dans tel service ou dans tel autre.

Pour ma part, je refuse de me fondre dans un corps, serait-il d' " d'élite ", de me camoufler sous un uniforme, quand bien même il serait griffé " DIOR ou LACROIX ", et de me soumettre à un " ORDRE " tout puissant, qui me plierait à ses règles et dont je ne serais que l'instrument.

La clinique, cette petite chose fragile,
faite de l'addition de ces tout petits riens qu'on a pris le temps d'observer, d'écouter, de questionner, ne semble plus faire le poids face au pouvoir distillé par le biais d'un discours évidé, mais néanmoins tout puissant.

La clinique, celle qui s'élabore, en principe…
à partir de l'entrelacement d'une multitude de discours complémentaires, (au sens originel de discursus) évidemment, émanant des membres de l'équipe pluridisciplinaire, et qui permet ainsi, au croisement des différents regards, d'enrichir l'approche d'une situation de soin, cette clinique là, a plus que jamais besoin d'être mise en avant, soutenue, défendue, opposée au discours réducteur.

Dans un monde comprimé par le politique et l'économique, on tente à présent d'entraver, de " formater " les soignants dans une sorte de prêt à penser, aseptisé, déshumanisé, imposant des réponses institutionnelles trop souvent d'inspiration administratives ou sécuritaire interférant en permanence avec le soin.

Nous sommes aujourd'hui réunis avec l'ambition de préserver " l'humanité " inhérente au " prendre soin ", Humanité qui alimente la clinique mais se trouve évincée des discours.
Comment contrer l'appauvrissement de la réflexion et du débat, à l'œuvre dans un très grand nombre de lieux de soin ?

S'il est effectivement impensable de ne pas tenir compte du contexte social, économique et politique, qui d'autre que les soignants de terrain seraient les plus à même de concevoir et d'évaluer la pertinence des réformes à appliquer ?

Pendant que les politiques, essayant de gagner du temps submergent les médias de discours illusoires, pendant que les décideurs pondent des lois, des circulaires,
des arrêtés, des décrets d'application, contredisant parfois totalement les discours " rassurants ", les professionnels, artisans de terrain, continuent au quotidien leur travail de fourmi, avançant pas à pas, aux côtés des patients.

Je n'ai pu éviter d'établir un parallèle entre la situation que nous vivons au quotidien, et celles d'autres catégories de professionnels dont l'objet et l'outil de travail sont également l'Humain.

Je pense par exemple aux enseignants,
je pense également à ce titre, il y a deux mois, du journal Le MONDE :
" La chaîne judiciaire révèle ses failles humaines "

quelques réflexions du journaliste qui assistait à l'audience (je cite) :
" Les parlementaires ont rencontré un jeune magistrat dépassé par les événements, (…) mais capable de justifier tous les choix d'une instruction qui a conduit à renvoyer dix-sept personnes devant les assises pour aboutir à treize acquittements. Le juge a mécaniquement dressé la liste des " indices graves et concordants " qui ont justifié les mises en examen. Il a souligné que " la matérialité des faits n'était pas contestée ". Il a fait état de ses " vérifications ", évoqué son " choix procédural ".

Bref, il appliqué à la lettre les protocoles qu'on lui a enseigné.

Trop jeune et conscient de l'être, le juge a cherché conseil auprès de ses aînés :
" J'ai le regret de ne pas avoir été épaulé par des collègues, pour échanger, ne pas être tout seul. "

Mais voilà encore un exemple du décalage entre le discours des politiques et la réalité du terrain:

Pour exercer une fonction aussi complexe, assumer de telles responsabilités, traiter une charge de travail aussi importante, le tribunal de Boulogne ne comptait que trois jeunes juges d'instruction, tous, (y compris le doyen), sortis de l'école depuis moins d'un an.

Quel enseignement en ont tirés décideurs et gouvernants ?
" toute la lumière sera faite sur cette affaire, les responsables seront sanctionnés. "

Suite à la violence de ce drame humain plus de 120 magistrats ont déclaré
" ne plus pouvoir garder le silence ".
Ils ont réclamé aux parlementaires d'être entendus
" sur les conditions de fonctionnement de la justice au quotidien et de l'application des textes votés par le Parlement ".

Curieusement depuis, silence radio…

Mais… les crises institutionnelles intéressent les médias exclusivement lorsqu'elles sont associées à des événements à scandale.
Et les politiques s'intéressent aux crises institutionnelles quand elles font la une des journaux !

Que se soit dans le domaine de la justice, de l'éducation, de l'emploi, du social ou à notre niveau, le fossé s'est creusé : Ce n'est plus un fossé, c'est un gouffre.

Serons-nous capable de rebâtir un pont ? avec quelles alliances ?

Quand les professionnels demandent des moyens humains, des effectifs suffisants et qualifiés pour pouvoir assurer un partage, un échange générationnel, une transmission des savoirs, la réponse se situe systématiquement à côté, généralement sous la forme d'un nouveau texte de loi, inapplicable de surcroît.

Combien de nos services de soin en sont réduit à fonctionner avec des équipes majoritairement composées de jeunes diplômés, se sentant quotidiennement agressés.

Ils viennent parfois travailler la peur au ventre, regrettant d'avoir été insuffisamment préparés et formés pour se confronter à la maladie mentale.

Comment peuvent-ils alors apaiser et rassurer les patients si eux-mêmes se sentent en danger et sont en permanence sur la défensive ?

Combien d'entre eux expriment leur désarroi et leur regret de ne pouvoir faute d'effectif, faute de temps, être épaulés par des collègues expérimentés ?

Combien d'entre eux, pourtant formidablement humains et sincèrement intéressés par la psychiatrie, font à notre grand regret, et parfois eux-mêmes à contrecœur, le choix de rejoindre les services de soin généraux ?

Il y a une vingtaine d'années la société était moins violente, mais je ne pense pas qu'il y avait beaucoup moins de violence dans les services de soin.

Par contre notre approche était très différente :
nous n'étions pas dans cette logique de rentabilité et de comptabilité, ce qui ne veut pas dire que nous ne manquions de rien sur le plan matériel, mais que nous n'avions que très peu de comptes à rendre.

On n'évaluait pas un service sur l'asepsie, mais sur l'ambiance qui y régnait.

Nous avions bien plus de temps pour apprendre à connaître les patients, pour partager des moments de vie avec eux, des moments de convivialité, mais aussi des contraintes comme faire le ménage ou la vaisselle.
Il se tissait nécessairement des liens soignants/soignés très différents.
Nous étions bien moins étrangers à " l'autre ".

L'administration était moins pesante :
nul besoin d'ordre de mission, de bon signés, contresignés pour improviser une sortie et partager un moment agréable, quand le soleil pointait son nez.

Sur mon hôpital en tout cas, nous étions plus nombreux et bien plus libres dans les équipes. Les plus jeunes pouvaient s'appuyer sur les " anciens ", observer leur savoir faire, critiquer, questionner.
Nous avions la possibilité de prendre le temps d'expliquer pourquoi nous avons agi de cette façon et pas de telle autre, nous faisions alors de la " clinique " au quotidien.

Nous n'étions pas dans le discours …

Et si, le seul mode de sortie de la plainte passait,
au delà de la prise de conscience collective,
par la responsabilisation de chacun,
et par son engagement dans une démarche clinique ?...


Chantal Bernard


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